
Samedi 28 février, la salle Kreisker du centre culturel Maison blanche – Ti gwenn a accueilli pour la première fois la Grande dictée !
Une 11e édition qui s’est déroulée dans un nouvel environnement, mais également au rythme d’une nouvelle voix : celle de Catherine Matausch, ancienne journaliste de France Télévision, qui succède à Hervé Claude, ancien présentateur d’Antenne 2.
Cette année la Grande dictée a rassemblé 100 participants, dont trois concourant dans la catégorie « jeunes », venus tester leur maîtrise de la langue française sur un thème inédit : « Balade nocturne ».
En attendant la remise des prix, organisée le jeudi 19 mars, découvrez en avant-première le texte de la Grande dictée 2026 dans son intégralité.
Balade au bout de la nuit
Il est dix-neuf heures ce vendredi d’automne, encore une journée bien remplie. Je ferme mon cabinet, sans oublier mon havresac dans lequel s’entassent les objets de ma passion. Je m’appelle Michelle et je suis kinésithérapeute le jour mais la nuit je deviens photographe professionnelle. Enfin pas toutes les nuits, essentiellement les vendredis soir, j’ai aussi une famille !
Les nuits de pleine lune ou d’orage j’arpente les littoraux du Morbihan entre estrans et rias. J’escalade les falaises ou les rochers en ménageant mes ischiojambiers. Je m’immisce dans les feuillus. C’est la lumière, tout autant que le paysage, que j’ai toujours recherchée. Je passe des heures à choisir le bon endroit, le bon angle et à attendre une certaine luminescence. Pour obtenir des atmosphères éthérées et oniriques, j’utilise une vitesse d’obturation lente. C’est mon népenthès (1). Parfois, tout s’enchaîne merveilleusement, le trépied se positionne parfaitement comme animé de sa propre volonté. D’autres fois, cette volonté contrarie la mienne et rien ne va plus. Quand enfin, je me suis imposée momentanément, les conditions se sont complu à narguer ma patience, elles se sont ri (2) de toute technique : au cours de mon attente, le niveau de la marée et la lumière indisciplinée de la lune m’obligent à tout recommencer. Cet astre est mon allié, mais aussi mon maître : tout dépend de lui. En jouant avec les aléas météorologiques ou les clairs-obscurs, d’un même paysage, je peux créer tout un monde en mouvement. C’est l’intérêt de la pose longue.
Fin de la dictée jeunes
Ce soir d’automne, je choisis de me perdre au fil de Loch, ce cour d’eau marin qui longe tangentiellement la commune de Brech. Je dissimule ma chevelure frisée et flavescente (3) sous un bonnet et une écharpe vert feuille. J’enfile une tenue de camouflage et des bottes kaki.
Prudente malgré tout, je progresse pas à pas dans les taillis en veillant à ne pas troubler le silence vibrionnant des bords du Loch. Je n’ai pas le temps de préparer mon affût qu’un bruissement soudain vient interrompre mes préparatifs. Deux globes oculaires presque fluorescents émergent de l’ombre. Nyctalope (4) par adaptabilité, un jeune goupil m’observe. Complices dans la traque du vivant, nous ne partageons pas les mêmes buts. Plus loin, le vol d’un grand rhinolophe (5) me surprend. Grâce à son système d’écholocalisation, il se dirige avec agilité dans cette nuit automnale où la lune gibbeuse l’éclaire à minima. Un blaireau, de sa démarche claudicante, traverse le brouillard pellucide (6) du sous-bois. Elle contraste avec celle du wallaby bondissant que j’eus la chance d’apercevoir en septembre dernier dans les futaies brechoises. Hélas, ce jour-là, mon déclencheur me lâcha. En mon for intérieur, j’en fus marri (7).
La nuit avançant et l’anesthésie venant, mon esprit s’embrume. Je crois distinguer des belles-de-nuit chamarrées parmi les fougères mordorées. Simple illusion, vite dissipée par les clapotis du Loch : ce n’est pas la saison. La diffraction des ondes à la surface de l’eau indique que la chasse est ouverte. Malheur à l’alevin ou à l’épinoche inconscients qui croisent un brochet ou un sandre.
Après une courte pause, accoudée à une sorte d’acacia, je rassemble le matériel photographique et mes deux longues-vues. La nuit s’estompe peu à peu. Alors que la chouette hulotte hulule encore, le grand duc (8) et la chevêche s’assoupissent dans les chênes sessiles. Les agrions troublés par les bonds et les coassements des rainettes commencent à raser l’onde.
Je ne veux pas de photos ubiquitaires (9). Au contraire, je veux faire de ces paysages bretons éminennement connus une réalité alternative qui révèle des mondes éphémères. La pose longue, nécessaire de par la faible luminosité, permet à la photographie d’échapper au photographe. Ce sont les conditions de l’environnement qui façonnent ses qualités intrinsèques. C’est à chaque fois une expérimentation, une recherche, une quête à partager.
Fin
(1) Népenthès : dans l’antiquité, breuvage qui donnait la plénitude, l’oubli, se dit de quelque chose qui permet de se déconnecter du stress ambiant.
(2) « se sont complus », « se sont ris » : accord du participe passé du des verbes pronominaux « miroirs », pas d’accord avec le sujet.
(3) Flavescente : de couleur jaune.
(4) Nyctalope : qui voit la nuit.
(5) Grand rhinolophe : espèce de chauve-souris.
(6) Pellucide : qui laisse passer faiblement la lumière.
(7) « J’en fut marri » : pas d’accord avec le sujet lors de l’emploi de « en ».
(8) Grand duc : pas de tiret, avec un tiret il s’agit d’un titre de noblesse.
(9) Ubiquitaire : qui se trouve partout, très fréquent.









